Romain Mathieu, critique et commissaire d’exposition

Les sculptures d’Anaïs Gauthier sont d’abord des machines intrigantes, des structures paradoxales. Altercation est la rencontre d’une grue en métal dont les rouages noires semblent rescapés d’un monde industriel disparu et d’une construction de terre crue qui s’élève comme une sorte de pyramide alvéolaire évoquant l’habitat de quelques insectes. La première, d’un mouvement absurde et mécanique détruit la seconde, inscrivant dans l’éphémère la matière et le raffinement décoratif des formes inspirées des muquarnas, ces éléments caractéristiques de l’architecture musulmane.


Ailleurs, c’est une balançoire où se trouve suspendue un pneu partiellement recouvert d’une céramique dont la forme et la couleur ressemblent à un morceau de chair. Cette rencontre à nouveau incongrue entre une roue et cette excroissance rosée suscite à la fois le désir, en particulier de toucher, et un effet de répulsion pour ce morceau de corps associé au caoutchouc noir. Le mouvement est en latence et l’érotisme de cette chair est ambigu. Trop souvent utilisé, la formule d’ « inquiétante étrangeté » trouve ici son emploi le plus exact. Freud associe d’ailleurs cette angoisse à l’impression qu’un être inanimé soit vivant mais elle se manifeste également dans le souvenir de L’homme au rat avec le désir de voir le corps nu d’une femme en contradiction avec un interdit. L’inquiétante étrangeté est un bouleversement de notre rapport habituel à la réalité ou se révèle quelque chose qui aurait dû rester caché. Est-ce pour cela que cette œuvre s’intitule L’escarpolette ? Elle fait ainsi référence à un tableau de Fragonard ou un « hasard heureux » transforme l’envol d’une chaussure sur une balançoire en un dévoilement de l’entrejambe de sa maîtresse à l’amant caché. L’association d’éléments contradictoires, le mouvement, la destruction ne sont pas uniquement des enjeux formels mais convoquent le désir qui anime ces formes et l’angoisse qui les engloutit. Si ces sculptures sont à la fois familières et bizarres, c’est parce qu’elle nous amène vers ce trouble de la perception ou le langage fait défaut. Ne pas pouvoir être dit est le propre de l’expression plastique mais il est finalement assez rare qu’une œuvre nous y confronte d’une façon aussi directe.


Lisa Eymet, commissaire d’exposition

Traversant l’espace, une courroie motorisée entraîne dans un parcours en circuit fermé quatre sculptures suspendues. Elles glissent le long de la courroie, tournent légèrement sur elles-mêmes, s’élèvent et s’affaissent. Une suite de réactions en chaîne les soumet tour à tour à des forces contraires.

Défaillance systémique est un manège, un théâtre de formes activées par des moteurs qui les immerge, les cogne et les gratte dans un processus de composition et de décomposition. Tissus transparents, ouate, silicone, cire, graines et lentilles corail… Anaïs Gauthier agence les matériaux quelle incorpore les uns aux autres en couches stratigraphiques. Elle se fie à ses intuitions, prend la mesure, rééquilibre et répond aux exigences d’une matière dont elle fait l’apprentissage. Elle donne naissance à des formes creusées, faites de plis, de textures et de protubérances : des ourlets de matière qui attirent l’œil autant que la main. On aimerait y plonger nos doigts, fouiller leurs recoins pour en saisir la structure à la fois molle, dure et effritable.

Oscillant du beige au rose nacré, elles évoquent tour à tour le morceau de chair et la guimauve que l’on pétrit. Au-dessus du sol, elles dégagent quelque chose d’hybride et presque monstrueux, entre la chose morte et la chose qui vit, l’humain et le non-humain. Sans origine ni destination, innommables mais présentes au monde, les sculptures suspendues sont autant d’états de la matière, des formes en cours d’élaboration qui rencontrent dans leur parcours une somme d’objets récupérés ou reconstruits : le mobilier de l’usine.

Quand les moteurs se lancent, la fabrique se met en branle et prend vie dans un agencement de métal et d’organique. Le bruit assourdissant de la vis sans fin rappelle les descriptions douloureuses de François Bon dans Sortie d’usine (1982), lorsqu’il raconte l’aliénation des corps au travail, enfermés, amputés et rendus sourds par le fracas des machines. Aux rouages parfaitement huilés, à la propreté lisse et au silence d’une technologie de pointe, Anaïs Gauthier préfère le brinquebalement de la structure, les vibrations de la mise en route, le vacarme et les détonations. Elle ne dissimule rien au regard. Les mécanismes se montrent nus, sans enveloppe, et derrière une apparence massive et stable, l’installation toute entière révèle ses fragilités que viennent compenser des tuteurs fixés au sol et aux murs.

Anaïs Gauthier développe une pratique de la sculpture construite sur un équilibre des sensations. Elle navigue librement entre fascination et dégoût, attirance et malaise pour les formes qu’elle crée. Tout en provoquant chez nous un premier mouvement de rejet, elle convoque des souvenirs enfouis de l’enfance : le plaisir de voir les éléments prendre vie par l’action magique des rouages, la satisfaction à la vue des matières qui trempent, décantent, dégorgent et éclaboussent le sol de salissures. Tout en combinant le ludique et le terrifiant, Défaillance systémique laisse planer le doute sur la fonction de la machine en route. À l’image d’un organisme vivant, elle semble capable de surprises et d’accidents, exerçant des forces aux conséquences incertaines.

Au plus près de l’installation, seule semble compter la question formelle du devenir de la matière : on porte une attention curieuse à ses réponses et ses mutations sous l’effet des martèlements, des frottements et des gestes mécanisés. Si Défaillance systémique rappelle Le cour des choses de Peter Fischli et David Weiss (1987) dans son exploration des réactions en chaîne, le recul permis par le dispositif suggère d’autres lectures. En sortant de la pièce, le visiteur s’extrait du huis-clos et observe les processus en cours de « derrière la vitre ». La ronde hypnotique et infinie d’ombres et de formes se fait alors fabrique infernale de corps en série, façonnés, usés et abîmés. En 1990 dans Post-scriptum sur les sociétés de contrôle2, Deleuze décrit comment chaque société, par le biais des machines de production qu’elle construit, développe ses propres modes de contrôle des individus. Derrière des assemblages ludiques, des rencontres matériologiques et des associations paradoxales d’objets et de formes, Anaïs Gauthier traduit le sentiment d’une violence arbitraire administrée aux corps. Avec Défaillance systémique, elle livre au spectateur un équivalent de son expérience d’être humain captif d’un système bâti sur le contrôle et la contrainte, que l’émergence d’individualités peut corrompre et détraquer.


Georges Peignard, artiste et enseignant à l’EESAB

Elle a su y développer des œuvres marquantes rassemblant à la fois une conscience de l’espace et de ses enjeux et une interrogation des fonctionnalités et des mouvements réels ou implicites à leurs présences. Cet engagement dans les étapes de construction, sincère et généreux a toujours su formuler des questionnements d’une grande précision sur l’histoire et l’actualité de la sculpture.

Aujourd’hui en tant qu’artiste Anaïs Gauthier porte en elle un univers singulier de créations aux échos d’objets, de mobiliers ou de machines ne se contentant d’aucune facilité, d’aucun renoncement. Se trouver face à ses œuvres, circuler entre elles c’est ressentir l’interrogation de notre propre place, de la responsabilité de nos actions, de nos dépassements.

Anaïs sait accompagner toute la portée de ses constructions, elle a l’intelligence rare d’aborder avec équilibre savoir et savoir-faire. Chaque assemblage évalue pour nous qui les accueillons, une évidence complexe, celle du lien qui unit les choses qui nous entourent. Elle invente des hybrides qui dans l’inattendu de leur ascendance, nous parviennent en des performances et des possibles, à l’arrêt, en un temps suspendu, déjà marqués sur leurs surfaces d’un vécu antérieur. Ses œuvres existent tout autant par leur mémoire que par leur nouveauté absolue. C’est par ce déséquilibre, par leur évidence à être là, d’avoir été toujours là, qu’elles interrogent profondément notre propre place, ici, en ce moment.


Le corps, sa présence, sa manifestation subtile par des dimensions, des relations entre structures et formes drapées habitent ma recherche. Il s’incarne dans divers matériaux et histoires. Sa fragilité, son intériorité, la difficulté à tenir verticale ou les étrangetés et les tensions reviennent sous des formes qui évoluent en rencontrant des matériaux aux évocations nouvelles. Les dimensions sont plus largement une façon d’aborder ce qui est en relation avec le corps et son individualité. Le corps et l’espace sont indissociables. Il y a un dialogue entre ce qui l’accueil, ce qui est domestique ou non, ce qui le contraint. Des parallèles et des déplacements entre les constructions individuelles, les structures émotionnelles et des structures formelles sont établis. Certaines caractéristiques morphologiques d’architectures, notamment religieuses, lieu de passage, d’immersion et d’élévation sont reprises, transformées, pour tendre vers une architecture intérieure.

Empêcher la chute en suspendant, en surélevant.
Prendre de l’espace, respirer dans l’espace, s’y étendre au maximum.
Le temps glisse. Suspendue, mais s’étiolant dans l’éphémère d’installation souvent in situ.
Les formes se détruisent dans le moment de l’exposition et se refont pour la prochaine, réactiver, recréer, répétée, le cycle se perpétue par la geste du faire, du refaire. L’espace et le temps communiquent sur des plans matériel autant que sur des plans psychiques.
Le mouvement est récurrent, il est réel à l’aide de moteurs dans des machinerie ou imaginaire et interrompue dans le temps. Les mouvements sont circulaires, répétitifs ou stagnants. Ils peuvent faire des traces, détériorer ou détruire. Malgré une robustesse apparente de certaines formes, le mouvement intervient pour évoquer le précaire, la fragilité, la mutation possible et l’éphémère.